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Portant l’intérêt depuis longtemps sur l’épanouissement
de la femme asiatique, ma thèse s’intitule " les femmes asiatiques et
l’enseignement supérieur en France : rapport au savoir et positionnement
social ". En considérant les études comme un des moyens fondamentaux pour
accéder à l’autonomie et à l’émancipation des femmes asiatiques, j’ai
abordé ce sujet avec deux approches. L’une est phénoméno sociologique, à
partir des concepts de V. de Gaulejac (1991 (1987), 1994, 1996) tels que la
" lutte des places ", la " honte " et l’" image de
soi ", met l’accent sur la représentation et les effets secondaires des
études dans la société asiatique. Il s’agit du " rapport au savoir
" (B. Charlot, 1997, 1999) des femmes asiatiques qui se rapporte non
seulement à la construction de l’image d’elles-mêmes à travers le "
regard des autres " (H. S. Choi 1999), mais également à la position que
ces femmes prennent au sein de la société en question. L’autre est plutôt
existentielle et ontologique, centrée sur la question du conflit des valeurs
entre l’Orient et l’Occident ou la tradition et la modernité. Je focalise
sur le vécu des étudiantes asiatiques dans un pays étranger, la France, afin
de connaître leur acculturation par la culture " autre " ainsi que le
problème de leur retour dans leur pays d’origine. Pour ce travail, j’ai
interviewé vingt-neuf étudiantes asiatiques étant inscrites (ou ayant déjà
fini leurs études) dans les universités françaises, autour des questions
suivantes : dans un premier temps,
- Pourquoi les femmes asiatiques viennent-elles étudier
en France, et non pas aux Etats-Unis où des étudiants asiatiques s'y
rendent plus nombreux ?
- Que recherchent-elles, comme " bénéfice
symbolique " dans la société française ?
- Quels sont les enjeux familiaux et sociaux des études
de ces femmes ?
Dans un second temps,
- Comment la culture française, y compris son savoir
traditionnel, dont les éléments sont souvent antagonistes à ceux des pays de
l’Extrême-Orient, joue-t-elle un rôle dans le processus du changement
d’attitudes des étudiantes asiatiques ?
- Une fois altérées, comment envisagent-elles le retour
dans leur pays d’origine ?
- En fin de compte, les études supérieures dans un pays
étranger, surtout comme la France, peuvent-elles aider ces femmes à s’épanouir
pleinement ?
En fait, ce sont des questions issues de mes propres expériences et de réflexions.
En tant que femme coréenne, élevée dans une famille plutôt traditionnelle
sur le plan des valeurs, j’aspirais à un autre modèle de vie. Les normes
familiales et sociales de la société coréenne me paraissaient trop pesantes.
Elles semblaient, explicitement et implicitement, m’empêcher de vivre ma vie
qui refusait, en quelque sorte, le modèle classique de la femme coréenne. Je rêvais
donc de partir de mon pays ayant cette aspiration à une forme de liberté, dans
le sens de ne pas subir des contraintes extérieures et intérieures à moi, et
non pas tellement de me préoccuper d’une " liberté du vouloir " ou
d’un " esprit libre " en termes de F. Nietzsche (1950 trad., § 347,
p. 290). Or, lorsque j’ai enfin pu quitter mon pays afin de poursuivre mes études
en France et surtout de me sentir libre, je sentais constamment, tout du moins
pendant les premières années de mon séjour, une sorte de culpabilité entre
mon désir de vivre ma vie autonome et l’éducation que j’ai reçue
auparavant, surtout la piété filiale, c’est-à-dire le respect et le devoir
envers mes parents (K. G. Hwang, 1994). La vie que je voulais mener en France me
paraissait s’opposer à cette valeur cardinale du confucianisme qui est également
le fondement de la société asiatique. Ce sentiment de culpabilité n’était
pourtant pas très clair, ni explicite, mais demeurait toujours là, au fond, me
mettant dans la difficulté d’avancer soit vers les nouvelles valeurs du pays
d’accueil, soit de revenir vers mes anciennes convictions. La philosophie
confucéenne, était donc perçue, comme une sorte d’obstacle dans la réalisation
de l’épanouissement des femmes asiatiques.
Ainsi, mon travail s’interroge sur le confucianisme, un des fondements
principaux de la culture de l’Extrême-Orient. Cette philosophie joue plus
particulièrement un rôle décisif en matière d’éducation des femmes. Selon
cet enseignement traditionnel, reposant sur le concept de Yin et de Yang, la
place de l’homme et celle de la femme sont bien distinctes et inviolables.
D’où provient l’idée que l’homme est à l’extérieur et la femme est
à l’intérieur. Tout individu a sa place dans un ordre déterminé comme
l’est l’ordre de la Nature. Toutefois, la logique du Yin et du Yang ne
suppose pas, tout du moins dans son sens originel, une position hiérarchique
entre l’homme et la femme : ces éléments sont plutôt complémentaires. Au
fur et à mesure que le temps s’écoule, les classes dirigeantes néo-confucéennes
ont déformé le sens originel du confucianisme en faveur de leurs idéologies,
en mettant, plus particulièrement, les femmes dans une position secondaire ou
accessoire à celle des hommes, comme le montre bien l’analyse de M. C. Kim
concernant la culture sexuelle dans la société coréenne (1999, pp. 17-28).
Cet ancien concept qui régnait dans les sociétés asiatiques traditionnelles
influe toujours sur la mentalité de la population, l’empêchant, malgré son
apparence contemporaine très influencée par la modernité occidentale, de
percevoir autrement le statut de la femme (J. Piel, 1998). Notamment, l’évolution
de la société coréenne, en la matière, semble plus lente que celle des
autres sociétés sinisées et ceci pour deux raisons. D’une part, lors du
processus de la modernisation, les classes dirigeantes coréennes ont adopté
une position conservatrice, ce qui signifie le maintien des valeurs
traditionnelles plus fort qu’ailleurs, par exemple, au Japon (K. D. Kim,
1991). D’autre part, la prise de pouvoir des gouvernements militaires après
la Guerre de Corée (1950-1953) a fait naître la " culture militaire
", renforçant l’idée de la suprématie masculine (H. S. Byun, 1995).
Par conséquent, les femmes coréennes d’aujourd’hui ont l’air d’avoir
du mal, plus que leurs voisines, à se donner leurs propres lois, à devenir le
propre auteur de leur développement.
Pour répondre aux questions posées précédemment, j’ai mené des entretiens
non directifs et approfondis avec vingt-neuf étudiantes asiatiques dont seize
Coréennes, dix Japonaises et trois Taïwanaises, toutes partageant le même
fond culturel, surtout le confucianisme. Etant donné que chaque interviewée a
une conception différente de la vie, le sens de son séjour en France est différent
chez l’une de chez l’autre, ce qui signifie la divergence de leur mode de
vie et de leur adaptation dans la société française. Toutefois, on peut
souligner deux aspects : d’une part, concernant les motivations de ces femmes
dans leur départ pour la France, elles énoncent l’aspiration à une forme de
liberté, le désir de vivre une nouvelle expérience, la volonté
d’approfondir leurs connaissances intellectuelles en vue de trouver une
situation sur le marché du travail. D’autre part, si l’on entre dans le détail
de leurs témoignages, effectivement, la plupart de mes interviewées sont
sensibles à d’éventuels effets de leurs études dans leur société
d’origine sur le plan professionnel et symbolique. Ce dernier aspect -
l’effet symbolique des études, entre autres, la valorisation de l’image de
la famille -, a été plus particulièrement accentué chez les étudiantes coréennes.
Cela peut se traduire par le fait que nombreuses sont des femmes coréennes qui
se trouvent encore, malgré leur haut niveau d’instruction, sous le joug des
normes sociales. Autrement dit, ces femmes, conditionnées par les valeurs
patriarcales, ne semblent pas vraiment avoir pris conscience que leur véritable
épanouissement présuppose l’acquisition de leur autonomie ; il semble que
les parents et le mari jouent toujours un rôle important dans leur condition de
vie.
Ce point peut également expliquer l’attitude et le mode de vie de ces femmes
à l’égard de la société française. Seule la minorité de mes interviewées
s’est réellement intéressée à la création de nouvelles valeurs par le
biais de leurs expériences interculturelles, soit elles avaient peur de se
perdre en prenant les valeurs du pays d’accueil, soit elles étaient bloquées
à cause de la langue et de la différence culturelle. La plupart de ces femmes,
- surtout les Coréennes -, sont demeurées seules ou dans leur milieu
d’origine, séparées de la population française. Elles ont fixé leur
objectif sur l’obtention de leur diplôme pour des raisons liées plutôt aux
attentes familiales et sociales, et non pas vraiment en rapport à leur
autorisation ou leur autonomisation au sens occidental du terme, qui ne semblent
pas être toujours appréciées par certains dans les sociétés asiatiques.
Ceci dit, ces femmes semblent penser que leur épanouissement passe par
l’adaptation aux normes sociales bien établies, mais jamais par une "
transgression " de celles-ci. Les sociétés asiatiques en question
fonctionnent suivant les valeurs collectivistes, selon lesquelles l’harmonie
du groupe prédomine. Aussi, le conflit ou l’attitude critique de l’individu
étant, avant tout, à éviter, il est difficile d’imaginer que ce dernier
puisse s’autoriser à enfreindre les normes du groupe. En ce sens, s’il
s’agit d’une " résistance " d’une femme chez qui il existe plus
de contraintes que chez un homme, on peut mesurer le prix qu’elle doit payer.
C’est pourquoi le sens que les femmes asiatiques ont accordé à leurs études
dans les universités françaises, ne se trouve pas tellement dans
l’acquisition d’une nouvelle valeur ou d’une autre attitude, c’est-à-dire
la capacité de s’autoriser en tant qu’auteurs de leur vie, chose
essentielle, à mon sens, pour acquérir leur véritable épanouissement.
L’approfondissement des connaissances intellectuelles, voire l’obtention
d’un diplôme universitaire français est certainement une valeur sûre. Cela
l’est encore plus, pour celles qui souhaitent trouver une place "
correcte " au sein du système du travail (V. de Gaulejac et I. Taboada Léonetti,
1994). Toutefois, si l’autorisation ne se réalise pas préalablement, il
semble difficile, compte tenu du " phénomène-Autorité " (G. Mendel,
1989 (1971)) et de la "violence totalitaire" (M. Maffesoli, 1999) lié
à la " domination masculine " (P. Bourdieu, 1998) très présent dans
ces sociétés asiatiques, qu’elles puissent tenir la place " autorisée
" qu’elles sont susceptibles d’avoir trouvée grâce à leur diplôme.
En ce sens, la capacité de s’autoriser serait une sorte d’énergie qui leur
permettrait de continuer à résister aux normes sociales trop codées et de ne
pas se résigner à leur sort programmé par la société patriarcale. Ce
n’est pas une position qui doit susciter systématiquement la " guerre de
sexes ", - même si celle-ci n’est pas exclue en cas de besoin -, mais
plutôt qui se rapprocherait d’un combat intérieur intrapsychique.
Ce serait réaliser une " réelle maturité humaine " en tant que
femme comme le dit Luce Irigaray : c’est-à-dire, " de devenir féminin
civilement autonome (…) et de rester femme sans être assujettie au monde
masculin ni à sa propre nature " (1999, pp. 149-150). Si les femmes
n’aperçoivent pas elles-mêmes la nécessité de cette maturité humaine,
elles ne pourront jamais s’autoriser à " transgresser " les normes
sociales qui les astreignent insidieusement à demeurer à l’âge de la puberté,
c’est-à-dire à un moment de vie où l’on n’est pas capable d’agir et
de décider selon ses propres lois. Mais pour cela, il semble que ces femmes, ou
leur société, aient encore besoin de temps de réflexion et de maturité. Dans
la mesure où dans les sociétés occidentales, même en France, l’autonomie
de la femme n’est pas encore réalisée de manière profonde, malgré plus
d’une centaine d’années de combat en ce sens, on peut se demander s’il ne
faudra pas encore plusieurs décennies avant que l’émancipation féminine ne
soit reconnue dans les pays asiatiques dominés par le confucianisme.
Sous cet angle, les études supérieures des femmes asiatiques dans un pays
occidental, surtout comme la France, sont certainement un des moyens pour
raccourcir ce long chemin vers leur épanouissement, sans doute parce que la
culture occidentale questionne farouchement la leur. Bien que ces femmes soient
encore hésitantes, parfois sceptiques à l’égard des valeurs du pays
d’accueil, l’expérience interculturelle leur permet sans cesse de réfléchir
davantage sur elles-mêmes, sur leurs propres valeurs. Il est certain que cette
situation peut être extrêmement angoissante et en même temps enrichissante :
angoissant parce qu’on a l’impression d’être en train de perdre une
partie de soi, qui ne peut jamais être remplacée par un autre élément.
Angoissant encore parce qu’on constate un surgissement de certaines valeurs
qui interrogent sans cesse ses anciennes convictions. L’important dans cette
expérience interculturelle chez les étudiantes asiatiques est la manière de
considérer cette période interrogative et de profiter de cette occasion de
changer. Pour cela, l’attitude ouverte semble indispensable. La peur de faire
le pas vers l’inconnu est probable, avec sa part d’incertitude. Mais, comme
le dit E. Morin, si elles n’affrontent pas cette incertitude (1999, pp.
61-70), elles ne sauront jamais ce qui pourra être inconnu, c’est-à-dire la
clef de leur possible libération.
Pour mon propre compte comme pour beaucoup d’autres femmes asiatiques, je fais
quotidiennement l’expérience de ma propre " étrangeté " (S.
Freud, 1985 ; J. Kristeva, 1988 ; H. Kordes, 1999). Résister, céder ou
accepter : il s’agit d’un combat quotidien qui ne peut pas être gagné
d’avance et dans lequel je risque de tout perdre jusqu'au point d’être aliénée.
Cette expérience est toutefois enrichissante parce que, malgré tous les
combats que je dois mener difficilement, j’aperçois mon changement de façon
positive, plus proche de l’élan de vie ; je m’ouvre aux autres et à la
nature en tant que " citoyenne du monde " qui refuse toute sorte de
sectarisme. En ce sens, j’acquière une nouvelle " compétence "
fondée sur les cultures différentes qui m’imposent tout de même de passer
par la confrontation des valeurs. Cette compétence n’est pas forcément
d’ordre intellectuel, mais plutôt relationnel : le rapport à moi, aux autres
et au monde et s’appuie sur des formes minimisées des " intelligences
multiples " (H. Gardner, 1996 trad.). Pour cela, j’ai appris (et suis
toujours en train d’apprendre) à m’autoriser, au sens le plus digne de ce
terme : à devenir moi-même où que je sois et quoi que je fasse, et c’est là
que je vois le sens de l’auto formation existentielle. En fin de compte,
j’ai à savoir entrer dans la véritable autorisation que Rolande Robin définit
ainsi : " Devenir auteur de soi-même pour s’approprier son existence par
la capacité à se faire confiance, à s’aimer et à aimer, dans la congruence
de sa personne globale (sexuelle, affective, sociale et spirituelle). L’être
capable d’affronter le réel, la violence symbolique et physique, les déterminismes
sociaux et familiaux, indépendant mais relié, autonome et lucide, dans la maîtrise,
l’ouverture et l’intelligence de soi-même et des situations. C’est
improviser sa vie de moments en moments et dans la permanence de ses valeurs
fondamentales " (1988, pp. 21/29).